2.4.07

Le Clèzio en Montevideo.


Dans le paysage littéraire français, Jean-Marie Gustave Le Clézio occupe une position singulière, en marge des clans, des écoles, des modes. A la fois français et mauricien, élevé dans la culture française et fin connaisseur de la littérature anglo-saxonne, ce romancier hors norme se réclame de Lautréamont, de Zola, mais aussi de Stevenson et de Joyce. La critique a toujours eu beaucoup de mal à le cerner, à le cantonner dans une sensibilité particulière. D’ailleurs, depuis son premier roman, Le Procès-Verbal (1963), qui lui a valu à vingt-trois ans le prestigieux prix Theophraste Renaudot, son écriture comme sa thématique ont beaucoup évolué.
Son œuvre, riche aujourd’hui d’une trentaine de livres (romans, essais, recueils de nouvelles, traductions), reflète ses préoccupations écologiques, sa révolte contre l’intolérance de la pensée rationaliste occidentale, sa fascination pour le monde indien des Amériques qu’il a découvert très tôt et qui a changé sa vie, une « expérience qui a changé toute ma vie, écrit-il dans son bel essai sur le rituel amérindien La Fête chantée (Gallimard, 1997), mes idées sur le monde et sur l’art, ma façon d’être avec les autres, de marcher, de manger, de dormir, d’aimer, et jusqu’à mes rêves ».
Il a raconté à Label France cette rencontre, mais aussi ses racines mauriciennes, son rapport au métissage, sa conception du roman et de la littérature.
Entretien.
Label France : On a qualifié votre œuvre de mystique, de philosophique, voire même d’écologique ! Vous reconnaissez-vous dans ces qualificatifs ?

J.-M. G. Le Clézio : Il est difficile de qualifier ce que l’on fait soi-même. Si je devais décrire mes livres, je dirais que c’est ce qui me ressemble le plus. Autrement dit, il s’agit pour moi moins d’exprimer des idées que d’exprimer ce que je suis et ce en quoi je crois. Quand j’écris, je cherche essentiellement à traduire ma relation au quotidien, à l’événement. Nous vivons dans une époque troublée où nous sommes envahis par un chaos d’idées et d’images. Le rôle de la littérature aujourd’hui est peut-être de faire écho à ce chaos.

La littérature, peut-elle agir sur ce chaos, le transformer ?

On n’a plus l’outrecuidance de croire, comme à l’époque de Sartre, qu’un roman peut changer le monde. Aujourd’hui, les écrivains ne peuvent que faire le constat de leur impuissance politique. Quand on lit Sartre, Camus, Dos Passos ou Steinbeck, on voit bien que ces grands écrivains engagés avaient une confiance infinie dans le devenir de l’être humain et dans le pouvoir de l’écriture. Je me souviens quand j’avais dix-huit ans, je lisais dans L’Express les éditoriaux signés Sartre, Camus ou Mauriac. C’étaient des essais engagés qui montraient le chemin. Qui peut imaginer aujourd’hui qu’un éditorial dans un journal puisse aider à résoudre les problèmes qui nous gâchent la vie ? La littérature contemporaine est une littérature du désespoir.

Si l’on trouve que vous êtes un écrivain inclassable, c’est peut-être parce que la France n’a jamais été votre seule source d’inspiration. Vos romans participent d’un imaginaire mondialisé. Un peu comme l’œuvre d’un Rimbaud ou d’un Segalen, des auteurs que la critique littéraire française a toujours eu beaucoup de mal à situer.

Tout d’abord, je vous répondrai que cela ne me dérange pas du tout d’être inclassable. Je considère que le roman a comme principale qualité d’être inclassable, c’est-à-dire d’être un genre polymorphe qui participe d’un certain métissage, d’un brassage d’idées qui est le reflet en fin de compte de notre monde multipolaire.
Cela étant dit, je pense comme vous que l’institution littéraire française, héritière de la pensée dite universelle des Encyclopédistes, a toujours eu la fâcheuse tendance de marginaliser toute pensée de l’ailleurs en la qualifiant d’ « exotique ». Rimbaud, Segalen en ont fait les frais en leur temps. De même, encore aujourd’hui les écrivains du Sud ne sont publiés chez nous que s’ils acceptent de se cantonner à la catégorie de « l’exotique ». L’exemple qui me vient à l’esprit est celui de la mauricienne Ananda Devi, dont j’ai défendu l’œuvre lorsque j’étais au comité de lecture des éditions Gallimard. On m’avait répondu que son manuscrit n’était pas suffisamment exotique !.
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